


Quand la mémoire devient labyrinthe
Ce roman fait partie de ces œuvres qui rappellent pourquoi nous aimons tant lire. Un immense coup de cœur pour ce récit ambitieux, fascinant et bouleversant, porté par l’histoire d’Adria, cet homme qui, avant de perdre totalement la mémoire, tente de se souvenir.
Dès les premières pages, le lecteur est confronté à une narration déroutante : les époques se mêlent, les personnages surgissent au cœur des phrases, parfois même en plein dialogue. On s’y perd, on revient en arrière, on doute, on s’agace presque. Et puis, peu à peu, une mécanique se met en place.
Jaume Cabré distille ses indices comme autant de fragments épars : un lieu, une voix, un détail. Le puzzle se recompose lentement, et c’est précisément là que le roman devient fascinant. Derrière la confusion initiale, tout s’ordonne avec une précision vertigineuse.
Le récit nous emporte alors à travers les siècles et les blessures de l’Histoire — Inquisition, franquisme, nazisme — dans un enchevêtrement d’époques qui interroge la persistance du Mal et ses répétitions à travers le temps.
Mais au-delà de cette fresque historique, le roman ouvre aussi des questions plus intimes : le pardon, la mémoire, l’amour, l’amitié… jusqu’à cette interrogation plus vertigineuse encore : supportons-nous le Mal grâce à la beauté du monde ?
C’est une lecture hypnotique, exigeante, parfois éprouvante, mais d’une richesse rare. Un roman magistral, dense et envoûtant, de ceux qui ne s’effacent pas une fois refermés.
906 pages, Babel poche.
