Une femme fuyant l’annonce de David Grossman

Écrire pour conjurer la mort

« Tu te souviendras d’Ofer, tu te rappelleras sa vie, toute sa vie, n’est-ce pas ? »

Cet extrait ne peut être lu sans émotion. Il impose une pause, quelques instants pour reprendre son souffle. Impossible de ne pas penser à David Grossman — pas l’écrivain, mais le père, traversé par sa propre douleur :

Depuis plusieurs années, pour “accompagner” son fils Uri, alors engagé dans son service militaire en temps de guerre, David Grossman s’était plongé dans l’écriture d’un roman. Pas n’importe lequel : l’histoire d’un fils enrôlé dans la guerre. Le 12 août 2006, aux dernières heures du conflit, alors qu’il poursuit ce travail d’écriture, Uri Grossman, âgé de 20 ans, est tué lorsque son char est touché par une roquette.

Ce roman est Une femme fuyant l’annonce, au titre époustouflant. Il raconte l’histoire d’Ora, une mère dont le fils Ofer, censé rentrer de son service militaire, repart pour une opération au Liban, et …

Ora fuit.
Elle refuse l’annonce.
Refuse la mort. Comme si ne pas entendre pouvait empêcher le pire.

Alors elle marche, traverse la Galilée.

« Je marcherai sur les chemins de Galilée, avançant toujours, jusqu’à ton retour. Ofer, mon enfant, reviens-moi. »

Grossman met à nu une mère qui tient debout alors que tout s’effondre. Le roman épouse sa conscience : heurtée, fragmentée, obsédée. La lecture demande du temps. Le texte résiste parfois, mais suit le rythme d’Ora, ses allers-retours, ses fissures et ses angoisses.

Si ce livre n’a pas réussi sa mission conjuratoire pour David Grossman — « Je formais le souhait que les pages que je rédigeais le protégeraient » — sa lecture vous bouleversera profondément et vous n’oublierez pas Ora, dont le prénom signifie “lumière” en hébreu.

Et ce livre, aujourd’hui comme hier, résonne avec force. Il nous renvoie à toutes ces mères et ces pères, au Moyen-Orient et ailleurs, suspendus à ce que la guerre décidera pour leurs enfants.

Comme une prière.
« Tu te souviendras d’Ofer. Tu te rappelleras toute sa vie, n’est-ce pas ? »

Livre fort, intense et dense.
Prix Médicis étranger 2011 — 784 pages.

2 réponses à « Une femme fuyant l’annonce de David Grossman »

  1. Avatar de ecrannoirlondon

    Incroyable, j’ai acheté ce livre l’hiver dernier, il est sur mes étagères et je prévois de le lire cette année, cet été probablement. J’ai parcouru ton post en diagonale parce que je ne veux pas divulgâcher l’ouvrage, je t’en dirai plus quand je l’aurai lu.

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Le monde de Martin Eden

      Sache que je ne divulgâche jamais mais je te comprends, je fais la même chose quand je n’ ai pas encore lu ou vu …en revanche je ne suis pas certaine que ce soit le livre idéal pour un été 😉

      Aimé par 1 personne

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